Sélection nationale Eurovision France : un « Sanremo à la Française » est-il réaliste ?
C’était vendredi matin sur Sud Radio. L’interview de la cheffe de délégation Eurovision pour la France, Alexandra Redde-Amiel, a fait beaucoup réagir parmi les eurofans. Il faut dire que sa déclaration d’avoir l’ambition de construire un « Sanremo à la Française », en guise de sélection nationale Eurovision France, n’est pas passée inaperçue. Dans la communauté Eurovision France, sur nos réseaux mais aussi chez ceux de nos amis, les réactions ont été nombreuses et variées, entre enthousiasme chez certains, scepticisme chez d’autres, tant cette idée semble revenir régulièrement sur la table.
Il faut dire que la sélection française semble se chercher, elle alterne périodiquement entre sélections internes fermées, sélections ouvertes, avec des succès et des échecs dans chaque modèle.

Alors chez Eurovision & Friends on a voulu en savoir plus. Mais surtout, on a voulu confronter les points de vues. C’est pourquoi nous avons sollicité nos amis de Gazette Eurovision, l’Eurovision au Quotidien et Just Baguette, pour qu’ils nous partagent leur vision sur un sujet simple : Un Samremo à la Française est-il envisageable et pourrait-il donner de bons résultats ?
Retour sur les enjeux d’une Sélection nationale Eurovision France
La question du mode de sélection d’une chanson à l’Eurovision revient sans cesse sur la table, et ça n’est pas propre qu’à la France. Par exemple, après plusieurs années de sélections ouvertes lui ayant plutôt réussi et une élimination en demi-finale l’an passé, l’Australie revient en 2025 sur une sélection interne avec Milkshake Man de Go-Jo, un titre pop, fun et accrocheur qu’on devrait voir arriver facilement dans le top 10.
D’autres pays traditionnement abonnés aux sélections ouvertes choisissent aussi de changer le format de leur sélection nationale. Par exemple cette année, le Melodi Grand Prix en Norvège passe à une seule finale, au lieu de cinq à six soirées de pré-selections.
Enfin, il y a aussi des pays qui s’aventurent dans les sélections ouvertes après plusieurs années de sélections internes. C’est le cas par exemple de la Pologne avec son Wielki finał polskich kwalifikacji, qui a vu défiler un lineup d’assez bonne qualité cette année.
Pour la France, c’est une alternance entre sélections internes (au nombre de 43) et sélections ouvertes (25) avec à chaque fois plusieurs formats. « Eurovision : la sélection« , « Un candidat pour l’Eurovision », « Eurovision 2006 : Et si c’était vous ? », Eurovision 2007 : Et si on gagnait ? » et plus récemment en 2018/2019 « Destination Eurovision » et enfin « Eurovision France, c’est vous qui décidez ! » en 2021 et 2022. Ce dernier format avait fait émerger Barbara Pravi, auteure d’une magnifique 2ème place en 2021 et Alvan & Ahez avec une décevante 24ème place l’année suivante.

2023, retour à une sélection interne. C’est La Zarra qui est annoncée par la délégation, choix qui aura fait couler de l’encre pour un résultat très moyen et des polémiques (trop). En 2024, c’est Slimane qui est annoncé, choix qui a immédiatement fait conscensus et s’est soldé par une très belle 4ème place. Cette année en 2025, Louane nous représentera et sa prestation au Stade de France a fait l’unanimité !
Si l’on se fie aux statistiques depuis la première édition de l’Eurovision en 1956, la France s’est hissée en moyenne à la 12ème place sous les sélections nationales avec 45% de chansons à atteindre un TOP 10, et en moyenne 8ème avec des sélections internes pour 65% de chansons propulsées en TOP 10.
Alors, faut-il privilégier une sélection interne ou un processus « à la Sanremo » ouvert au public ? Ca n’est pas si simple.

Mais au fait, c’est quoi « Sanremo » ?
Sanremo c’est le concours en Italie qui sélectionne chaque année la meilleure chanson Italienne. A la fin du concours, le gagnant est invité à représenter son pays à l’Eurovision. Parfois le gagnant refuse l’offre, c’est donc le second qu’il s’y colle, mais généralement cest ce qu’il se passe. Sanremo, c’est bien plus qu’un concours de chansons, c’est une véritable institution qui perdure depuis 1956 !
L’idée d’un « Sanremo à la Française » est belle sur le papier, mais la France est-elle capable d’organiser un show de cette ampleur ? C’est sur ces enjeux que nos amis partenaires ont réagi. Voici ce qu’ils en pensent.

Les avis des sites fans Eurovision France
Pour mieux cerner les attentes autour de cette idée de « Sanremo à la Française », nous avons demandé l’avis de plusieurs sites fans spécialisés dans l’Eurovision. Voici leurs retours.
Gazette Eurovision : un rêve… à condition de bien faire les choses
Gazette Eurovision est un site de passionnés qui suit l’Eurovision de près. Leur verdict sur cette annonce ? De l’enthousiasme, mais aussi de la prudence :
En 2023, après La Zarra, nous avons imploré Mme Redde-Amiel de reconsidérer une sélection nationale. Personne n’était convaincu par son choix, à part elle. La Zarra avait cette réputation de « diva » à laquelle elle a malheureusement fait honneur. Nous avions écrit une lettre ouverte à notre cheffe de délégation (voir « La France est condamnée à perdre l’Eurovision, article du 14 mai 2023). Et puis ensuite il y a eu Slimane. Franchement, on y a cru. C’était un excellent choix. À l’annonce de Louane, on s’est dit que finalement, la délégation savait faire des choix judicieux…
Pour Gazette Eurovision, une sélection nationale doit être avant tout un grand spectacle, capable de passionner le public français :
Nous sommes des afficionados de Sanremo. C’est le 2e événement que l’on attend le plus chaque année. Avoir notre Sanremo, ce serait le rêve, à condition d’être à la hauteur. Petite citation de l’article précédemment évoqué : « Le problème n’est pas l’incompatibilité de la France avec le modèle de sélection nationale des autres pays, mais la totale mais la totale incapacité à proposer un spectacle de qualité pour un événement de cette envergure. » Si c’est pour revivre les « C’est vous qui décidez » franchement médiocres… Non merci. D’accord, ça a permis de donner une belle 2e place à la France avec Barbara Pravi. Mais ce n’est pas avec ce genre d’émissions vieillottes, avec peu de budget, que l’on va renouer les français avec le concours.
Plus que de gagner, on a besoin de retrouver l’engouement pour l’Eurovision. Alors si on se lance dans une sélection nationale, on a plutôt intérêt à le faire avec un vrai show, mémorable, qui donne envie d’être suivi, et qui couronnera un candidat dont la France sera fière.
L’équipe de Gazette indique vouloir rester attentive à la performance qu’offrira Louane en mai, avant d’envisager la prochaine saison Eurovision.
Eurovision au Quotidien : d’abord travailler sur l’image de la marque Eurovision en France
Du côté de la rédaction de l’Eurovision au Quotidien, un site de référence de l’actu Eurovision en France, l’idée d’un retour à une sélection nationale façon Melodifestivalen ou Sanremo est séduisant mais se heurte à de réelles difficultés :
On est assez mitigé sur l’éventualité d’un retour à une sélection nationale sur le format Melodifestivalen ou Sanremo. On a quelques doutes par rapport à la capacité de France Télévisions à accueillir des grands noms ou des artistes confirmés comme elle le fait avec une sélection interne, et sur la possibilité de mener un projet de sélection de qualité, c’est-à-dire avec le budget, avec le casting, etc.
Parmi les inquiétudes et non des moindres, le risque d’une sélection nationale qui ne serait pas à la hauteur :
La meilleure stratégie qui marche en France en ce moment, c’est celle de la sélection en interne. On a peur qu’une sélection nationale de moindre qualité crée de la déception et des critiques, et qu’on revienne au final à la case départ. Pour nous, avant de pouvoir revenir à une sélection nationale, il faut qu’on s’assure qu’on puisse attirer des artistes confirmés et que le public réponde potentiellement présent. Qu’on continue d’améliorer la marque Eurovision en France avant de passer à une sélection nationale.
En conclusion, une bonne idée sur le papier, mais encore trop d’obstacles à lever pour que les artistes de renom s’y intéressent réellement.
Just Baguette : Le podcast Eurovision made in France
Enfin, pour l’équipe de Just Baguette, le nouveau podcast francophone qui parle de l’Eurovision, l’idée d’un Sanremo à la Française suscite de l’enthousiastme mais aussi des attentes élevées.
Pour Maël, le format de sélection nationale qui prévalait jusqu’en 2022 a du potentiel, mais il doit être modernisé.
Ce format est une excellente opportunité pour mettre en avant de nouveaux artistes prometteurs et des chansons innovantes en prime time. Des talents comme Emmy Liyana, Marius ou Malo m’ont marqué et continuent de m’accompagner dans mes écoutes. Pour réellement s’imposer, l’émission doit gagner en dynamisme : un format plus compact d’1h30, un enchaînement fluide des performances sans reprises de titres connus ni interventions du jury après chaque chanson, dans l’esprit du Melodifestivalen ou d’un mini-Eurovision. Le meilleur exemple récent est le Luxembourg, qui a su, en deux ans, proposer une sélection ultra qualitative, attendue par les fans de l’Eurovision, capable de remplir une arène et d’attirer une audience européenne.
Mais pour lui, ce type de format doit avant tout bénéficier aussi bien au public, qu’aux labels qu’aux artistes :
L’objectif est de créer un événement incontournable, qui donne envie aux spectateurs de faire le déplacement (français comme internationaux). Si des concours comme le Melodifestivalen ou Sanremo attirent autant de talents établis et émergents, c’est parce qu’ils impactent directement les classements et la stratégie des labels. Ce format doit avoir le même poids pour permettre aux artistes de briller bien au-delà du concours.
Camille de son côté , souligne que les anciennes émissions de sélections nationales n’ont pas fonctionné, la faute au format ?
Destination Eurovision ou C’est vous qui décidez ont eu du mal à s’imposer. Question de format ? Pourquoi ne pas s’inspirer des télécrochets à succès pour y arriver ? Dans tous les cas la qualité des artistes sélectionnés est déterminante et le rythme sera un facteur clé !
Enfin, Maxime met l’accent sur le prestige du projet :
Avoir les ambitions d’un Sanremo à la française est une chose, arriver à le rendre aussi prestigieux et populaire en est une autre ! Le choix des artistes participant devra être très important et pour moi il faudra autant d’artistes connus qu’émergents pour donner de la crédibilité à la sélection
Il exprime aussi ses doutes sur le timing :
Le timing est-il le bon ? Je ne suis pas sûr que les français aient retrouvés une bonne image de l’Eurovision… Le fait que des artistes ultra populaires comme Slimane ou Louane nous représentent participe grandement à changer tout ça mais je reste persuadé que tant que la France ne gagne pas le concours il sera difficile d’embarquer les français habitués à la défaite depuis bien trop longtemps !
En résumé, Louane a toi de jouer !!! (la gentille pression 😀)
Et on en pense quoi chez Eurovision & Friends ?
D’abord un peu de réalisme. On ne pourra pas rattraper plus de 60 ans de traditions en un claquement de doigts. Sanremo en Italie, le Melodifestivalen en Suède, là où l’Eurovision est un sport national, dans ces deux pays ces événements sont solidement ancrés dans la culture populaire. Ce qui nous amène au second point noir, l’un des freins majeurs à surmonter : l’image du concours en France. A l’instar de Matt Pokora qui déclarait encore la semaine dernière, après qu’il ait été approché par la délégation il y a quelques années :
« La France n’étant pas un pays d’Eurovision, j’ai l’impression qu’on n’est jamais récompensé à notre juste valeur. Est-ce que j’ai envie de mettre autant d’énergie dans quelque chose d’aussi aléatoire ? »
Dans beaucoup de pays, les sélections nationales sont des oppportuntiés marketing en or pour les artistes. Alors qu’en France, beaucoup voient rimer Eurovision avec fin de carrière ! Et c’est bien là le paradoxe : on parle de créer un « Sanremo à la Française« , mais tant que le regard sur l’Eurovision ne changera pas, il sera difficile de motiver nos plus grands talents à y participer et à s’impliquer à fond.

Il faut aussi qu’une sélection nationale soit un événement agréable à regarder (à la télévision ou dans une arena). Or cette pré-saison nous a permis de voir plusieurs variétés formats. Les formats type Melodifestival ou Melodi Grand prix, avec leur shows incroyables remplissant des salles de plusieurs milliers de spectateurs, battant des records d’audience. Et les formats qui se cherche, à mi-chemin entre le télé-crochet et l’émission de variétés, ponctués de discussions d’un panel d’invités qui cassent le rythme, et donnent envie de zapper. Le format, c’est la clé !
Enfin, et c’est le nerf de la guerre, il y a forcément un aspect budgetaire. Là où un choix interne permet de concentrer les efforts sur la promotion de l’artiste avec le renfort de son label, une sélection nationale impliquerait des coûts supplémentaires supportés par France Télévisions. Dans le contexte actuel d’austérité et de transformation du service public, ça n’est probablement pas le bon moment.

Maintenant, on pourrait aussi imaginer s’appuyer sur ce qui existe déjà. Quand on regarde les événements musique en France, on pense aux Victoires de la Musique. Alors, pourquoi ne pas y créer une catégorie « Victoire du représentant de la France à l’Eurovision », avec un mélange d’artistes confirmés et de jeunes talents ? Cela pourrait assurément s’étudier et cela permettrait d’amorcer une transition habile.
« Sanremo à la Française » : une belle ambition, mais encore un long chemin à parcourir
Bien sûr qu’il encore trop tôt pour basculer sur une sélection nationale. D’autant que la délégation Eurovision France fait vraiment du bon boulot et met toute son énergie et sa passion pour nous offrir une bonne place en mai ! Allez Louane !

Le débat autour d’un « Sanremo à la Française » est loin d’être clos. Rien n’empêche d’anticiper l’avenir et d’explorer des pistes pour structurer un événement fédérateur autour de l’Eurovision en France. Une chose est sûre : une belle performance en 2025 dans la lignée de 2024 pourrait bien être le meilleur argument pour donner envie aux artistes français de s’investir dans l’Eurovision et, pourquoi pas, poser les bases d’un futur grand show national.
Affaire à suivre ! 🎙️🎶
Un grand merci à Gazette Eurovision, Eurovision au Quotidien et Just Baguette pour leurs analyses, leurs retours passionnés et leurs contributions à ce débat essentiel sur l’avenir de la sélection française à l’Eurovision !