[Interview] Chrust : ‘Tempo’ et leur aventure vers la sélection polonaise 2025 pour l’Eurovision
Dans cette interview , le groupe Chrust (composé de Małgorzata Oleszczuk, Karol Konop et Dariusz Mrozek) se confie sur son parcours, ses influences et la naissance de leur projet musical. Entre une approche artistique authentique et une volonté de briser les frontières musicales et à quelques jours de la finale, ils reviennent sur leur titre Tempo qui concoure à la sélection nationale polonaise le 14 février !
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Pouvez-vous vous présenter et nous parler de l’origine de votre groupe ?
Je suis Karol Konop, membre du groupe Chrust, un projet musical né de l’envie de fusionner des influences modernes et traditionnelles, tout en explorant les sonorités électroniques et organiques. Le groupe a été formé avec Dariusz « Darek » et Malgorzata. Nous avons commencé notre collaboration après avoir réalisé que nous partagions une vision commune : celle de produire une musique qui puisse rivaliser avec les meilleures productions internationales tout en mettant en valeur l’âme polonaise.
Le point de départ, c’était aussi une sorte de frustration : bien que la Pologne ait des producteurs talentueux, il manque parfois des projets qui touchent une audience internationale. Nous avons donc voulu donner naissance à une musique qui puisse aller au-delà des frontières de notre pays, tout en restant ancrée dans nos racines culturelles et musicales polonaises. Cela a conduit à la naissance de Chrust, un projet musical ambitieux où nous cherchons constamment à explorer de nouveaux horizons.
Comment avez-vous démarré dans la musique et pourquoi avez-vous décidé de vous lancer dans cette aventure ?
Le parcours du groupe a débuté dans un contexte assez personnel et émotionnellement difficile. À l’époque, je traversais une période assez sombre, j’étais en dépression, sans vraiment comprendre ce qui m’arrivait. Darek vivait aussi une rupture importante. Nous nous sommes rencontrés à un moment où chacun de nous faisait face à ses propres défis. Ces moments de solitude et de désespoir sont paradoxalement devenus une forme d’inspiration créative.
Nous nous sommes réunis, principalement pour discuter et échanger autour de la musique, mais aussi pour nous soutenir. C’est dans cet état d’esprit de collaboration, presque thérapeutique, que le groupe a vu le jour. À l’origine, notre musique était un mélange de sonorités électroniques expérimentales, avec des touches plus lourdes et ambitieuses, pour capturer ces émotions brutes. Nous avons décidé de créer quelque chose d’authentique, qui parlerait à notre propre expérience, mais aussi à d’autres personnes qui pourraient s’y retrouver.
Quelles sont vos influences musicales, et comment ont-elles façonné votre son ?
Nos influences sont variées et nous viennent de différents univers musicaux. Pour Darek, il y a une forte influence de groupes comme Tool et Wardruna, qui sont profondément ancrés dans des sonorités naturelles et mystiques, souvent associées à des éléments de la culture scandinave. Il aime aussi l’intensité des musiques qui allient l’électronique et la tradition de manière organique.
De mon côté, mes influences sont principalement issues du rock progressif et du métal, des genres que j’écoutais beaucoup quand j’étais plus jeune. J’ai toujours été attiré par des projets audacieux comme Nine Inch Nails, notamment à cause de la façon dont Trent Reznor manipule les sons et crée des ambiances sombres et expérimentales. Dans le domaine de la musique électronique, je me suis aussi inspiré de producteurs comme Justice et Deadmau5, qui sont des figures importantes de la scène électro mondiale.
Ces influences ont joué un rôle crucial dans la création de notre son. Nous aimons mixer des éléments de musique électronique et expérimentale, tout en y incorporant une dimension plus organique et parfois mystique, qui permet de rendre nos morceaux riches et denses.
D’ailleurs, notre manière de composer reflète bien cet esprit. Nous avons une approche collaborative et autodidacte. Une anecdote illustre bien cela : nous avons été invités à jouer au A to Jazz Festival à Sofia, et sur le programme, notre style était listé comme « folk » avec un point d’interrogation. Cela nous a fait sourire, car nous défions souvent les catégories musicales.
En parallèle, Małgorzata a commencé à enseigner le chant dans une école dirigée par Darek, qui gère une petite école privée pour batteurs et musiciens à Gdańsk. C’est là que nous nous sommes rencontrés et avons commencé à faire de la musique ensemble. Depuis trois ans, nous gérons tout nous-mêmes : composition, production, écriture des paroles et de la musique. Sans label ni management, nous suivons notre propre voie et voyons où cela nous mène. Chacun de nous apporte sa touche personnelle tout en respectant le style des autres, ce qui nous permet de créer un univers unique et sincère.
![[Interview] Chrust : 'Tempo' et leur aventure vers la sélection polonaise 2025 pour l'Eurovision 2 tempo chrust cover](https://www.eurovisionandfriends.com/wp-content/uploads/2025/02/tempo_chrust_cover-1024x576-jpg.avif)
Comment est née la chanson « Tempo », et quel a été le processus de création ?
« Tempo » est une chanson qui a été écrite sur une période de presque un an, mais elle n’a vraiment trouvé son sens qu’après un certain temps. Les paroles ont été écrites par Darek, qui, à l’époque, travaillait comme garde-frontière entre la Pologne et ses voisins. C’était une période de crise migratoire en Europe, et Darek passait ses nuits seul à la frontière, en pleine nature, avec beaucoup de temps pour réfléchir.
Les paroles sont nées dans cet environnement : Darek était plongé dans un sentiment de confusion et de doute sur ses choix de vie, mais aussi sur des questions existentielles. Il a écrit ces mots comme une forme de catharsis. Cependant, pendant un an, ces paroles sont restées dans un tiroir. Nous avons tenté de les utiliser plusieurs fois dans une chanson, mais cela ne fonctionnait pas. Puis, à la fin de l’année dernière, après avoir regardé l’Eurovision en ligne entre nos concerts, nous nous sommes retrouvés dans une chambre d’hôtel à commenter l’émission. Nous avons remarqué que l’un de nos amis regardait aussi et postait des stories sur Instagram. Nous avons commencé à discuter avec lui. C’est un compositeur talentueux, et en plaisantant, nous avons fait une image fictive de nous participant à l’Eurovision. Cette image a été notre publication la plus réactive sur les réseaux sociaux.
Cela nous a poussés à reprendre les paroles, en discuter avec lui, et finalement tenter notre chance. Contre toute attente, quelques mois plus tard, nous avons reçu un appel nous annonçant que nous étions sélectionnés parmi toutes les candidatures, puis dans le top 25, puis le top 15, et enfin dans les 10 finalistes. Nous ne pensions pas vraiment que cela aboutirait, mais cela a été une expérience incroyable.
Quelle est l’inspiration derrière le clip de « Tempo » ?
La chanson a un double sens : d’une part, elle parle de la complexité des choix de vie, mais aussi de ce dilemme intérieur que tout le monde connaît à un moment ou à un autre. La mélodie et l’atmosphère ont été construites pour amplifier cette idée de confusion, de quête et de résistance face à l’incertitude. C’est une chanson qui nous touche profondément à la fois émotionnellement et intellectuellement.
Et le clip de « Tempo » reflète l’essence de la chanson, c’est-à-dire ce sentiment de se retrouver dans un « entre-deux » – ni complètement dans la lumière, ni totalement dans l’obscurité. L’idée était de montrer une personne, une femme, qui cherche une forme de rédemption, mais qui se retrouve entravée par des obstacles invisibles. Ces obstacles sont représentés symboliquement par des rubans qui l’enserrent, ce qui donne une image visuelle de la lutte intérieure que l’on ressent lorsqu’on est face à des décisions difficiles.
La figure de la femme en blanc dans le clip symbolise l’art et l’idéal, mais aussi le poids que cela peut représenter, l’aspiration vers quelque chose d’inaccessible. Nous avons voulu montrer cette dualité : d’un côté, l’envie de s’en libérer, de se débarrasser de ces entraves, et de l’autre, la peur de la perte, de la rupture avec ce qui nous rattache à nos idéaux. Le clip n’est pas destiné à fournir des réponses, mais plutôt à susciter des questions et à permettre une interprétation ouverte.
J’ai produit et dirigé ce clip moi-même. Nous avons tout fait nous-mêmes aujourd’hui. Je n’aime pas trop expliquer les choses, parce que comme l’a dit David Lynch, « l’art parle de lui-même ». Je trouve que c’est ça le plus important : ouvrir à l’interprétation. Le but, c’était d’arriver à faire quelque chose qui suive une idée précise tout en laissant la place à ce que chacun puisse en tirer son propre sens.
Je suis content de voir que ça marche, car les commentaires sur YouTube sont vraiment merveilleux. C’est ça qui compte pour moi. Même si je ne suis pas totalement satisfait des choix techniques, comme les filtres et les couleurs, je pense que j’ai réussi à ouvrir la porte pour que les gens trouvent leur propre interprétation.
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Pourquoi avoir choisi de chanter en polonais pour « Tempo » ?
Le choix de chanter en polonais n’était pas dirigé par une réflexion stratégique par rapport à l’Eurovision ou à un public spécifique. Lorsque nous avons créé cette chanson, nous avons simplement écrit ce qui venait naturellement. Darek, étant polonais, ressentait le besoin d’utiliser sa langue maternelle pour exprimer pleinement ses idées et ses émotions.
Au départ, il n’y avait pas d’intention particulière d’écrire pour un concours ou de viser une audience internationale. Cependant, le fait que la chanson ait trouvé une résonance particulière auprès des Polonais et qu’elle ait eu des retours positifs dans notre pays, montre qu’il y a quelque chose d’authentique et de sincère dans cette approche. Le polonais a une puissance émotionnelle particulière qui donne à la chanson une forme d’intensité et de profondeur qui, selon nous, ne pourrait être rendue de la même manière en anglais.
Nous avons toujours voulu être fidèles à notre identité culturelle, et chanter en polonais était la meilleure manière de le faire, sans avoir à se conformer à une norme imposée par l’industrie musicale.
Y a-t-il des moments Eurovision marquants que tu voudrais partager ?
Je n’ai pas vraiment de souvenirs précis, mais je me souviens de l’époque où Eurovision en Pologne était un véritable événement. C’était comme un sport national, tout le monde regardait, même ceux qui n’étaient pas fans de foot. Puis, il y a eu un déclin, je ne sais pas si c’était à cause d’Eurovision en général ou juste de la Pologne, mais on a vu des chansons qui étaient plus des blagues que de la musique sérieuse. Récemment, cependant, je trouve que ça s’est amélioré. Une chanson que j’ai particulièrement aimée l’année dernière était Nemo. Je ne me soucie même pas de savoir s’il a gagné ou pas, pour moi, il était techniquement le meilleur. Sa capacité à chanter et à se déplacer en même temps, avec une telle précision, était incroyable. Pour moi, c’était un véritable exploit, surtout en tant que quelqu’un qui a aussi de l’expérience dans le théâtre, je sais à quel point c’est difficile de faire des mouvements coordonnés tout en chantant. C’était impressionnant.
Est-ce que vous êtes prêt pour la finale la semaine prochaine ?
Oui, je suis prêt ! Nous sommes prêts. Je vois les commentaires, il y a des gens qui doutent (au sujet de la voix de Małgorzata Oleszczuk), mais elle a déjà chanté cette chanson en live, la semaine dernière elle a chanté en direct et elle était malade. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter, elle a une grande voix et elle saura tout gérer. Avec elle et Derek, on va s’amuser sur scène, c’est l’essentiel.
Souhaitez-vous dire quelque chose à nos nos lecteurs avant le show de la semaine prochaine ?
Eh bien, vous savez, il y a une grande partie de l’art polonais qui a migré à Paris, et je me suis rendu compte de l’influence que cela a eue, comme avec des figures emblématiques comme Skłodowska (NDLR: Marie)-Curie ou certains artistes polonais des années 90. Ils sont devenus des inspirations majeures pour moi, et cela a vraiment façonné ma vision de l’art et de la vie. J’ai des amis et de la famille en France, j’ai passé du temps à Lyon et à Paris, et j’ai beaucoup aimé.
Pour l’Eurovision, je n’aime pas convaincre les gens de voter pour Chrust. Ce que je souhaite, c’est que chacun regarde le show et vote pour ce qu’il aime vraiment. L’art va se défendre tout seul. Si ça vous touche, c’est ce qui compte. Écoutez simplement votre cœur et votez pour ce qui vous semble juste. C’est aussi simple que ça !
Merci à Karol Konop de nous avoir accordé cette interview.
Fiche Artiste – Chrust
Profils Instagram Chrust ; Małgorzata Oleszczuk ; Dariusz Mrozek ; Karol Konop